L’affaire impliquant Pape Cheikh Diallo, Djiby Dramé et leurs co-inculpés place les avocats sénégalais face à un dilemme éthique rarement observé. Poursuivis notamment pour « actes contre-nature » et « transmission volontaire du VIH », les mis en cause sont près de quarante dans ce dossier sensible. Pourtant, selon le quotidien Les Échos, seuls huit avocats, majoritairement de jeunes confrères, ont accepté d’assurer leur défense.

Pression sociale et crainte de stigmatisation

D’après l’enquête du journal, cette réticence inhabituelle au sein du barreau s’explique par plusieurs facteurs : pression sociale, convictions religieuses et peur de voir leur image ternie.

Un avocat déjà constitué dans le dossier confie, sous anonymat, que la sensibilité de l’affaire pousse certains à la discrétion.

« Je ne veux même pas que les gens sachent que je suis dans cette affaire. C’est un dossier très sensible. Tu hésites plusieurs fois avant de te constituer et tu dois même consulter tes proches avant de te lancer. »

Dans un contexte où l’avocat est souvent assimilé à la cause qu’il défend, plusieurs robes noires redoutent d’être étiquetées « avocat des goordjiguènes », une appellation stigmatisante dans l’opinion publique. Cette inquiétude concerne particulièrement ceux qui envisagent une carrière politique.

Des convictions religieuses également invoquées

Au-delà de la pression sociale, certains avocats évoquent également des raisons religieuses pour refuser de prendre part à la défense. L’un d’eux affirme avoir décliné l’offre malgré les honoraires proposés.

« Je ne peux pas prendre ce dossier. Jamais. Quand j’ai lu moi-même un passage du Coran où Dieu dit que c’est la pire des abominations, je ne peux pas accepter. »

Il ajoute même ne pas vouloir que cet argent bénéficie à sa famille, estimant qu’il s’agirait d’un revenu « impropre ».

Le droit à la défense rappelé par d’autres avocats

Face à ces positions, d’autres membres du barreau rappellent que le droit à la défense constitue un principe fondamental de l’État de droit.

Un avocat expérimenté, fort de plus de trente ans de carrière, estime que la mission de l’avocat ne dépend pas de la nature de l’accusation.

« Même le plus grand criminel a droit à un avocat. J’ai prêté serment pour défendre la veuve et l’orphelin. Si quelqu’un me constitue et me paye en conséquence, je le défends en conséquence. C’est mon métier. »

Dans la même logique, un autre conseil compare la profession d’avocat à celle d’un médecin.

« L’avocat défend un dossier, il ne défend pas un goordjiguène. C’est comme le médecin qui a un patient : il ne peut pas refuser de le soigner à cause de son statut. »

Une affaire sous forte pression de l’opinion

Certains avocats ont malgré tout accepté de se constituer, parfois par principe et sans demander d’honoraires. L’un d’eux explique avoir pris la défense des prévenus après avoir été choqué par certaines circonstances de leur interpellation.

Mais tous reconnaissent la pression particulière qui entoure ce dossier. Comme le résume l’un des conseils interrogés :

« Au Sénégal, on a l’habitude d’assimiler l’avocat à la cause qu’il défend. »

Cette affaire met ainsi en lumière le conflit entre convictions personnelles, pression sociale et principes fondamentaux du droit, notamment celui de garantir à toute personne poursuivie l’accès à une défense équitable.

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