Depuis le 2 novembre 2026, l’utilisation de la Plateforme interopérable du système de paiement instantané (PI-SPI) est devenue obligatoire dans l’espace UEMOA. Mais sa mise en application suscite déjà incompréhension et mécontentement chez certains usagers, confrontés à des difficultés de transfert entre leurs comptes bancaires et leurs portefeuilles électroniques. Une réforme qui pourrait également bouleverser le modèle économique de Wave, Orange Money et Flash.
La nouvelle disposition de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) ne passe pas inaperçue. Depuis ce lundi 2 novembre 2026, les établissements concernés doivent utiliser la Plateforme interopérable du système de paiement instantané (PI-SPI), un dispositif destiné à faciliter les transferts d’argent entre banques, institutions financières et opérateurs de monnaie électronique.
Toutefois, son entrée en vigueur a surpris de nombreux utilisateurs. Le même jour, le plafond des avoirs électroniques est passé de deux à quatre millions de FCFA. Pourtant, plusieurs usagers ont découvert qu’ils ne parvenaient plus à effectuer certains transferts directs entre leurs comptes bancaires et leurs portefeuilles Orange Money, Wave ou Flash.
Cette situation a provoqué incompréhension et mécontentement, d’autant que les utilisateurs dénoncent l’absence de période de transition et les perturbations enregistrées dans leurs transactions.
La gratuité des transferts, une avancée sous certaines conditions
Conçue et opérée par la BCEAO, la PI-SPI permet d’effectuer des transferts instantanés entre différents prestataires de services financiers. En outre, la réforme introduit une mesure de gratuité pour les transferts nationaux entre particuliers, dans la limite d’un montant cumulé de 8 000 FCFA par jour, par utilisateur et par prestataire.
Au-delà de ce seuil, les prestataires pourront appliquer un taux plafonné à 0,8 %. En revanche, la réception des fonds reste gratuite.
Cette évolution entend faciliter les échanges financiers et réduire les coûts supportés par les consommateurs. Néanmoins, plusieurs contraintes pourraient freiner son appropriation par les populations.
Une couverture encore incomplète et des contraintes techniques
Le professeur Souleymane Astou Diagne, enseignant à l’Université Alioune Diop de Bambey et auteur de l’ouvrage Le poids du numérique dans l’économie du Sénégal, attire notamment l’attention sur les limites opérationnelles du dispositif.
« La couverture demeure encore incomplète, les banques et fintechs avaient jusqu’au 30 septembre 2026 pour ouvrir leurs services, et la microfinance a jusqu’au 30 juin 2027 », explique-t-il.
À ces contraintes s’ajoutent les coûts d’intégration, puisque les établissements financiers doivent adapter leurs systèmes informatiques. Par ailleurs, l’utilisation de la plateforme suppose de disposer d’un compte et de maîtriser un minimum les outils numériques, ce qui pourrait exclure une partie de la population de l’UEMOA.
Enfin, la gratuité des transferts représente un défi économique pour les opérateurs de mobile money, dont les frais de transaction constituent une source de revenus.
Plus de 38 millions de personnes auraient accès au service
Malgré ces difficultés, la BCEAO entend faire de la PI-SPI un levier majeur de modernisation des paiements dans l’espace communautaire.
Selon les données de la Banque centrale arrêtées au 30 septembre 2026, citées par Souleymane Astou Diagne, 175 participants étaient connectés à la plateforme et plus de 38 millions de personnes avaient accès au service.
Au-delà de la rapidité des transactions, cette infrastructure pourrait également renforcer la transparence financière. En effet, la traçabilité des opérations faciliterait la collecte des recettes publiques et contribuerait à réduire certaines pratiques de fraude et d’évasion fiscale.
« Un autre apport décisif est que, sur le plan des finances publiques, les États peuvent mieux collecter les recettes grâce à la transparence des opérations et à la réduction de la fraude et de l’évasion fiscale », souligne l’économiste.
De plus, l’interopérabilité pourrait stimuler l’innovation dans l’UEMOA. Les fintechs auraient désormais la possibilité de développer leurs services sur une infrastructure commune, au lieu de devoir multiplier les accords bilatéraux avec les différents opérateurs.
Cybersécurité et protection des données : les risques à surveiller
Toutefois, cette transformation comporte également des risques. Le professeur Diagne évoque notamment la fraude, la cybersécurité et les éventuelles défaillances techniques de la plateforme centrale.
« Un paiement instantané est difficile à rattraper », prévient-il, en soulignant les difficultés liées à la récupération des fonds en cas de transaction frauduleuse.
Par ailleurs, l’interconnexion des systèmes financiers expose les données sensibles à de nouveaux risques. Une panne de la plateforme centrale pourrait également perturber les paiements dans plusieurs pays de l’UEMOA.
La centralisation des données de paiement soulève, en outre, des interrogations sur leur protection, leur utilisation par les pouvoirs publics et le respect de la vie privée des utilisateurs.
Pour l’économiste, la PI-SPI constitue désormais une véritable infrastructure publique, comparable à une « route nationale » des transactions financières. Son succès dépendra donc autant de son efficacité technique que de la confiance des usagers et de son adoption par les commerçants.
Wave, Orange Money et Flash contraints de revoir leur modèle économique
L’entrée en vigueur de la PI-SPI pourrait aussi redistribuer les cartes sur le marché du mobile money. Jusqu’ici, des opérateurs comme Wave, Orange Money et Flash ont construit leur activité autour de leurs réseaux, de la proximité avec leurs clients et des frais associés aux transferts.
Or, avec l’interopérabilité, les utilisateurs pourront effectuer plus facilement des opérations entre différents établissements. Dès lors, la concurrence ne reposera plus uniquement sur la capacité à transférer de l’argent.
« Jusqu’ici, ces plateformes étaient très proches de leurs clients, mais avec le nouveau système d’interopérabilité, cette proximité risque de disparaître, la concurrence va se déplacer », analyse Souleymane Astou Diagne.
En outre, la circulation directe de l’argent entre comptes pourrait réduire certains retraits d’espèces et, par conséquent, affecter les revenus des agents qui vivent notamment des commissions liées aux opérations de dépôt et de retrait.
La diversification comme condition de survie
Face à cette nouvelle donne, les opérateurs devront adapter leurs stratégies. En effet, si le transfert d’argent devient moins coûteux et plus accessible entre les différentes plateformes, leur avantage concurrentiel historique pourrait s’affaiblir.
« La plateforme bouscule le modèle économique et financier des opérateurs », estime le professeur Diagne.
Selon lui, les acteurs qui réussiront à tirer leur épingle du jeu seront ceux qui proposeront des services allant au-delà du simple transfert d’argent. La diversification vers d’autres solutions financières et numériques pourrait ainsi devenir une nécessité.
En définitive, la PI-SPI marque un tournant dans l’écosystème financier de l’UEMOA. Mais entre promesse d’inclusion financière, gratuité des transactions, risques de fraude et bouleversement du modèle économique des opérateurs, la réussite de cette réforme dépendra de sa mise en œuvre effective et de la confiance des utilisateurs.
