Longtemps considérée comme une simple zone de transit entre l’Amérique du Sud et l’Europe, l’Afrique de l’Ouest joue désormais un rôle central dans le narcotrafic mondial. La région voit passer des volumes croissants de cocaïne, tandis que les réseaux criminels diversifient leurs itinéraires, s’appuient sur des complicités locales et développent même de nouveaux marchés de consommation.
Une route du narcotrafic en pleine recomposition
La géographie continue de favoriser le trafic. L’Afrique de l’Ouest se trouve à mi-chemin entre les principales zones de production sud-américaines et le marché européen. En outre, sa vaste façade atlantique complique considérablement la surveillance des flux maritimes.
Cependant, les trafiquants modifient progressivement leurs itinéraires. Depuis 2023, les embarquements se déplacent notamment du Brésil vers le Suriname et le Guyana. Dans le même temps, les réseaux concentrent davantage leurs opérations de réception entre le Ghana et le Sénégal, tandis que la Sierra Leone gagne du terrain depuis 2025.
Une saisie réalisée le 1er mai 2026 illustre cette évolution. Les autorités ont intercepté au large du Sahara occidental, près de Dakhla, un vraquier battant pavillon comorien. Le navire avait chargé sa cargaison à Freetown, en Sierra Leone, et devait rejoindre Benghazi, en Libye. Cette opération montre que les réseaux peuvent désormais prolonger leurs itinéraires vers la Méditerranée orientale en passant par l’Afrique du Nord.
Par ailleurs, les trafiquants exploitent les infrastructures commerciales classiques. Le trafic conteneurisé ouest-africain a progressé de 57 % entre 2010 et 2022, alors que les capacités de contrôle douanier n’ont pas suivi la même évolution. Les réseaux criminels peuvent ainsi dissimuler des cargaisons illicites au milieu d’un commerce légal en pleine expansion.
Dakar au cœur du corridor vers le Sahel
Le trafic terrestre conserve également une place importante dans la stratégie des réseaux. Dakar constitue notamment un point d’entrée stratégique pour approvisionner les pays enclavés du Sahel, dont le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
Les saisies réalisées ces dernières années témoignent de l’ampleur du phénomène. Les autorités ont notamment intercepté 1 137 kilogrammes de cocaïne à la frontière malienne en 2024. Elles avaient également saisi près de trois tonnes de cocaïne en mer en 2023.
Ces opérations mettent en évidence la capacité des réseaux à combiner les voies maritimes et terrestres pour acheminer leurs cargaisons vers différents marchés de consommation.
Des réseaux criminels de plus en plus diversifiés
Le narcotrafic ne repose désormais plus uniquement sur les grands cartels sud-américains. Les réseaux se diversifient et nouent des alliances transnationales. Des groupes criminels originaires des Balkans exploitent notamment les failles du transport maritime, tandis que le Primeiro Comando da Capital (PCC) brésilien et plusieurs organisations criminelles européennes participent également à ces circuits.
À ces acteurs internationaux s’ajoutent surtout des figures locales solidement implantées dans les économies et les réseaux d’influence de certains pays.
Le cas d’un trafiquant néerlandais installé en Sierra Leone illustre cette porosité. Photographié en 2025 aux côtés de la fille du président sierra-léonais, cet individu a suscité de nombreuses interrogations sur les liens potentiels entre criminalité organisée internationale et milieux proches du pouvoir.
La corruption fragilise les États
La progression du narcotrafic pose également une question de gouvernance. Selon l’Initiative mondiale contre la criminalité organisée (GI-TOC), les revenus générés par le trafic de drogue alimentent la corruption jusqu’aux plus hauts niveaux de certains États de la région.
Dès lors, il devient difficile d’analyser l’instabilité politique en Afrique de l’Ouest sans prendre en compte cette économie criminelle. Les coups d’État, l’affaiblissement des institutions et le financement de groupes armés dans le Sahel s’inscrivent, dans certains cas, dans un environnement où les réseaux criminels cherchent à exploiter les fragilités de l’État.
Par ailleurs, la région connaît une autre évolution préoccupante : certains réseaux commencent à produire localement des drogues de synthèse. L’Afrique de l’Ouest ne se contente donc plus de servir de territoire de transit ; elle devient également un espace de production.
Le kush, nouveau visage d’une crise sanitaire
Au-delà du transit de cocaïne vers l’Europe, l’Afrique de l’Ouest fait face à une progression de la consommation locale de drogues. Le kush constitue l’un des exemples les plus préoccupants de cette évolution.
Apparu entre 2016 et 2022, ce produit, présenté comme un mélange de cannabinoïdes de synthèse et de nitazènes, s’est propagé dans plusieurs pays, notamment en Sierra Leone, au Liberia, en Guinée, en Gambie, en Guinée-Bissau et au Sénégal.
Les analyses disponibles montrent également la dimension internationale de cette nouvelle économie de la drogue. Plus de la moitié des échantillons analysés contiendraient des nitazènes, des opioïdes extrêmement puissants. Les circuits d’approvisionnement impliqueraient notamment la Chine, les Pays-Bas et probablement le Royaume-Uni.
Ainsi, même les drogues consommées localement s’inscrivent désormais dans des chaînes d’approvisionnement mondialisées.
Face à l’ampleur du phénomène, les présidents de la Sierra Leone et du Liberia ont déclaré l’état d’urgence sanitaire en avril 2024. Cette décision, inédite sur le continent, témoigne de la gravité de la situation.
Une réponse institutionnelle encore fragile
Cependant, les autorités peinent encore à apporter une réponse à la hauteur des enjeux. La corruption continue notamment de fragiliser les dispositifs de lutte contre le trafic et la consommation de drogues.
Au Liberia, le président Joseph Boakai a récemment limogé trois hauts responsables chargés de la lutte antidrogue. Cette décision est intervenue après la diffusion d’un enregistrement dans lequel l’un des responsables demandait la libération de sa fille, arrêtée pour usage de drogue.
Au-delà du kush, le rapport 2025 de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) souligne plusieurs tendances préoccupantes. Il relève notamment une prévalence du cannabis d’environ 10 % chez les personnes âgées de 15 à 64 ans en Afrique de l’Ouest et du Centre, un usage détourné d’opioïdes pharmaceutiques particulièrement marqué ainsi qu’une progression des saisies de cocaïne sur le continent.
Trois constats qui s’imposent
La géographie ne suffit pas à expliquer le phénomène
La position géographique de Dakar, Freetown ou Abidjan facilite naturellement les activités de transit. Toutefois, elle ne suffit pas à expliquer l’ampleur du narcotrafic. La faiblesse des contrôles portuaires, les insuffisances des dispositifs sécuritaires et la corruption peuvent transformer ces avantages géographiques en véritables portes d’entrée pour les réseaux criminels.
L’Afrique devient aussi un marché de consommation
L’Europe ne constitue plus l’unique destination des drogues qui transitent par la région. La demande locale progresse également, notamment chez une partie de la jeunesse confrontée au chômage et au manque de perspectives économiques.
Le narcotrafic représente donc désormais un problème intérieur. Il touche à la fois la sécurité, la santé publique, le développement économique et la cohésion sociale.
La répression ne peut pas constituer l’unique réponse
Enfin, la multiplication des saisies ne suffit pas à enrayer durablement le trafic. Les autorités peuvent intercepter des cargaisons importantes sans pour autant réduire les volumes qui circulent.
Pour obtenir des résultats durables, les États doivent donc renforcer les contrôles et la coopération internationale, mais aussi s’attaquer aux réseaux de corruption et aux facteurs sociaux et économiques qui entretiennent la demande.
L’Afrique de l’Ouest se trouve ainsi à un tournant. Tant que les États ne traiteront pas simultanément les dimensions sécuritaire, institutionnelle, sanitaire et socio-économique du phénomène, la région risque de rester un maillon essentiel du narcotrafic mondial.

