Une phobie méconnue qui bouleverse des vies
Alors que de nombreuses femmes aspirent à devenir mères, certaines vivent une réalité bien différente : une peur intense de la grossesse ou de l’accouchement. Ce trouble psychologique, appelé tocophobie, peut être si envahissant qu’il pousse des femmes à éviter toute grossesse, voire à renoncer au mariage ou aux relations sexuelles.
Encore largement méconnue, cette phobie provoque une profonde détresse psychologique et peut avoir des répercussions sur la vie conjugale, familiale et la santé maternelle.
Rama, prisonnière de la peur malgré son désir d’enfant
Mariée depuis près de quatre ans, Rama rêve de fonder une famille. Pourtant, elle n’a toujours pas d’enfant. Son entourage s’interroge, certains mettant en doute sa fertilité ou celle de son époux.
La réalité est tout autre. Rama souffre d’une peur irrationnelle de la grossesse.
« Je vais bientôt avoir quatre ans de mariage mais je n’ai toujours pas d’enfant. Je ne souffre d’aucune maladie. J’ai simplement peur d’être enceinte. Ma mère est décédée en donnant naissance à un enfant et cette tragédie me poursuit depuis mon enfance », confie-t-elle.
Cette angoisse l’empêche d’avoir des rapports non protégés avec son mari.
« Même lorsque nous prenons le risque, je finis par paniquer et pleurer jusqu’à ce qu’il me demande de prendre une pilule contraceptive. Mon mari est patient, mais je sais que cette situation lui fait du mal », raconte-t-elle.
Selon elle, certaines femmes considérées à tort comme stériles souffrent en réalité de cette phobie sans jamais oser en parler.
Une grossesse vécue dans l’angoisse
La tocophobie peut également apparaître pendant la grossesse.
À quatre mois de grossesse, Astou vit dans une inquiétude permanente.
« J’ai parfois envie d’interrompre ma grossesse quand je pense à l’accouchement. J’ai peur de mourir en donnant naissance. Quand je vois les mois avancer, je suis envahie par l’angoisse », explique-t-elle.
Cette peur affecte son sommeil, son moral et sa qualité de vie. Pour réduire son anxiété, elle envisage même une césarienne, alors qu’elle souhaitait initialement accoucher par voie naturelle.
Des conséquences sur la santé de la mère
Selon les études publiées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et The Lancet Global Health en décembre 2023, la tocophobie toucherait entre 10 % et 15 % des femmes.
Ce trouble peut entraîner :
- une anxiété importante ;
- des troubles du sommeil ;
- une fatigue chronique ;
- une mauvaise gestion de la douleur pendant le travail ;
- un risque accru de complications obstétricales, de recours aux instruments d’accouchement ou à une césarienne en urgence.
« J’ai perdu deux grossesses à cause du stress »
Lala est convaincue que son anxiété a joué un rôle dans ses deux fausses couches.
« À chaque grossesse, je suis envahie par la peur. Je ne dors plus, je mange mal et je vis constamment dans l’angoisse. J’ai déjà fait deux fausses couches et je suis persuadée que cette peur y a contribué », affirme-t-elle.
Elle regrette surtout de ne pas réussir à partager pleinement cette souffrance avec son mari, qui souhaite devenir père.
Les différentes formes de la tocophobie
Les gynécologues distinguent plusieurs formes de cette phobie.
La tocophobie primaire touche des femmes qui n’ont jamais accouché mais développent une peur intense après avoir entendu des récits traumatisants ou été exposées à des informations anxiogènes.
La tocophobie secondaire apparaît après un accouchement difficile ou traumatisant, marqué par une douleur importante, une hémorragie ou une complication médicale.
Certaines femmes développent également cette peur après une dépression post-partum ou à la suite d’un traumatisme, notamment des violences sexuelles subies durant l’enfance.
Dans les cas les plus sévères, la tocophobie peut conduire au refus de toute grossesse, des relations sexuelles ou même du mariage.
Une prise en charge pluridisciplinaire recommandée
Les spécialistes préconisent un accompagnement associant gynécologues, sages-femmes et psychologues.
La préparation psychologique à l’accouchement, les cours prénataux, les techniques de relaxation et, si nécessaire, certains traitements contre l’anxiété permettent de réduire les peurs et d’améliorer le vécu de la grossesse.
Le regard du psychologue
Sociologue certifié en psychologie, le Dr Abdoukhadre Sanoko estime que les témoignages alarmistes, les croyances populaires et les expériences traumatisantes alimentent souvent cette phobie.
« La grossesse nécessite un équilibre psychologique important. Une peur permanente peut affaiblir la femme et compliquer certaines étapes de l’accouchement », explique-t-il.
Il recommande aux futures mères des exercices de respiration, de relaxation et de sophrologie, tout en les encourageant à exprimer leurs angoisses plutôt que de les garder pour elles.
Briser un tabou
Dans de nombreuses sociétés, la maternité est perçue comme une étape naturelle, ce qui rend difficile l’expression de cette souffrance.
Pour les spécialistes, reconnaître l’existence de la tocophobie constitue la première étape vers une prise en charge adaptée. Ils rappellent qu’il ne s’agit ni d’un manque de volonté ni d’un caprice, mais d’un véritable trouble psychologique pouvant être traité grâce à un accompagnement médical et psychologique approprié.
