Kush, MDMA, ecstasy, Tramadol et mélanges à base de codéine : Dakar fait face à une progression préoccupante des drogues de synthèse. De la Médina au marché Tilène, les réseaux de vente s’installent dans certains quartiers et touchent une population de plus en plus diversifiée, notamment les jeunes et les femmes. Une enquête de Seneweb met en lumière l’ampleur du phénomène, les difficultés des services de santé et les limites de la réponse sécuritaire et judiciaire.
Dakar fait face à une nouvelle menace sanitaire et sécuritaire. Longtemps considérée comme une zone de transit pour les drogues traditionnelles, notamment le chanvre indien et la cocaïne, la capitale sénégalaise voit désormais se développer un marché local de drogues de synthèse. Le Kush, la MDMA et les mélanges à base de codéine gagnent du terrain, avec des conséquences particulièrement préoccupantes pour la jeunesse.
Désormais, les produits ne font plus seulement que transiter par le Sénégal. Selon les témoignages recueillis par Seneweb, certains réseaux organisent leur distribution sur le territoire, avec des circuits d’approvisionnement régionaux et des relais locaux. Cette évolution favorise une consommation à bas coût et complique le travail des forces de sécurité.
Plus inquiétant encore, certains produits seraient mélangés à des substances opioïdes particulièrement dangereuses, notamment le fentanyl ou des molécules de la famille des nitazènes. Ces substances exposent les consommateurs à des risques élevés d’intoxication et de surdose.
La Médina, un point chaud du trafic de Kush à Dakar
À la rue 25 prolongée, dans le quartier de la Médina, le phénomène se manifeste au grand jour. À proximité du marché Tilène, des riverains décrivent un environnement marqué par la présence régulière de consommateurs de Kush, dont certains restent immobiles ou désorientés après avoir consommé le produit.
Les habitants les surnomment les « zombies du Kush », en référence à leur état de sédation et à leurs comportements parfois spectaculaires.
Pour environ 1 000 francs CFA, les consommateurs peuvent, selon les témoignages recueillis sur place, se procurer une dose en quelques secondes. La transaction se déroule rapidement, souvent à l’abri des regards, mais sans véritable discrétion pour les habitants du quartier.
Moustapha, un résident de la rue 25, affirme que ces scènes sont devenues quotidiennes. Avec d’autres habitants, il dit documenter régulièrement les conséquences de cette consommation et réclame une intervention durable des autorités.
Les riverains dénoncent également les nuisances, les intimidations et les agressions qu’ils associent à la présence de certains trafiquants et consommateurs. Une commerçante, qui a préféré garder l’anonymat par crainte de représailles, décrit une situation devenue difficile à supporter, particulièrement la nuit.
Marché Tilène : le toit transformé en lieu de consommation et de stockage
Le phénomène ne se limite pas aux rues de la Médina. Au marché Tilène, certains espaces situés en hauteur serviraient également de lieux de regroupement à des personnes impliquées dans le trafic et la consommation de drogues.
Accompagné de l’activiste et créateur de contenu Lawder, le reportage de Seneweb décrit le toit du marché comme un espace occupé clandestinement. Selon ce dernier, des individus y dormiraient, y consommeraient des stupéfiants et y stockeraient des produits destinés à la distribution.
Cette occupation soulève des questions de sécurité, d’hygiène et de contrôle des espaces publics.
Le 4 août dernier, la Police avait d’ailleurs mené une opération au marché Tilène et dans le tunnel de Soumbédioune. Cette intervention avait permis de découvrir 13 cornets de Kush et d’interpeller plus d’une vingtaine de personnes, selon les informations rapportées par le média.
Malgré ces opérations, les réseaux semblent conserver une capacité de reconstitution. Les saisies de 20,22 kg de Kush, de 4 133 doses de cette substance et de 34 000 comprimés de Tramadol témoignent de l’ampleur des produits interceptés par les services de police. Elles montrent également que les opérations ponctuelles ne suffisent pas, à elles seules, à enrayer le phénomène.
Drogues de synthèse : une féminisation préoccupante de la consommation
Autre évolution préoccupante : la progression de la consommation chez les femmes.
Un dealer interrogé sous couvert d’anonymat affirme exercer cette activité depuis 2017. Il dit commercialiser notamment de la MDMA et du Kush, avec des produits qui proviendraient, selon ses déclarations, de pays voisins comme la Guinée, la Sierra Leone et le Mali.
Il estime ses revenus quotidiens entre 200 000 et 300 000 FCFA et affirme compter parmi ses clients des personnes aisées, des jeunes et, surtout, des femmes.
Son témoignage illustre également le développement de la livraison à domicile. Au cours de l’entretien, une cliente le sollicite directement pour obtenir de la MDMA et lui demande de venir lui livrer le produit.
Le vendeur évoque aussi la commercialisation de mélanges associant des boissons gazeuses et des comprimés. Ces pratiques inquiètent les professionnels de santé, qui observent une diversification des profils de consommateurs.
Le psychiatre-addictologue Dr Oumar Mamadou Samba confirme cette tendance. Selon lui, les demandes de consultation de femmes souffrant d’addictions aux drogues de synthèse augmentent au Centre de prise en charge des addictions de Dakar (CEPIAD) et au service psychiatrique de l’hôpital de Fann.
Kush et Lean drink : des mélanges aux conséquences potentiellement mortelles
Le Kush figure parmi les substances qui préoccupent particulièrement les spécialistes. Le Dr Oumar Mamadou Samba explique que sa composition peut varier et associer des cannabinoïdes à différentes substances toxiques.
Les effets rapportés comprennent une sédation importante, des pertes de conscience, des hallucinations et des troubles de la mémoire. Dans les cas les plus graves, la consommation peut provoquer une détresse respiratoire.
La difficulté de la prise en charge tient notamment à l’incertitude sur la composition exacte des produits consommés. Les professionnels de santé ne disposent pas toujours des informations nécessaires pour identifier toutes les molécules présentes dans les mélanges.
Parallèlement, le médecin signale l’apparition du Lean drink, également appelé Purple drink. Cette préparation associe notamment du soda à du sirop contenant de la codéine et, parfois, à des comprimés détournés de leur usage médical.
Ces pratiques, qui se développent notamment dans certains milieux festifs, exposent les consommateurs aux risques liés aux opioïdes et aux mélanges de substances psychoactives.
Face à cette situation, l’addictologue appelle à renforcer la prévention, la sensibilisation et la vigilance aux frontières.
Trafic de drogues : la loi Latif Guèye confrontée aux nouvelles molécules
Sur le plan judiciaire, le Sénégal dispose d’un arsenal répressif sévère contre le trafic de stupéfiants. La loi communément appelée loi Latif Guèye a renforcé les sanctions applicables aux infractions liées à la drogue, avec des peines pouvant atteindre plusieurs années de réclusion criminelle selon la nature des faits et les circonstances.
Cependant, la multiplication des drogues de synthèse pose un nouveau défi aux autorités. Les trafiquants peuvent modifier les compositions chimiques, introduire de nouvelles molécules et adapter leurs circuits de distribution.
Le journaliste et chroniqueur judiciaire Daouda Mine rappelle que la position géographique du Sénégal, ses infrastructures portuaires et aériennes ainsi que ses quelque 700 kilomètres de côtes en font un territoire stratégique dans les circuits régionaux et internationaux du trafic.
Selon lui, la lutte contre les stupéfiants doit désormais tenir compte de la mutation rapide des substances et des méthodes utilisées par les réseaux criminels.
Dakar face à l’urgence sanitaire et sécuritaire
L’enquête de Seneweb met en évidence une évolution préoccupante du marché des stupéfiants au Sénégal. La multiplication des drogues de synthèse, leur accessibilité financière, les circuits de livraison et la diversification des profils de consommateurs compliquent la lutte contre ce phénomène.
Au-delà des interpellations et des saisies, les autorités doivent relever plusieurs défis : démanteler durablement les réseaux, renforcer les contrôles aux frontières, améliorer la détection des nouvelles molécules et développer les capacités de prise en charge des personnes dépendantes.
Car derrière les chiffres et les opérations policières, une réalité demeure : les consommateurs, leurs familles et les habitants des quartiers touchés subissent directement les conséquences de cette progression. Face à ce fléau, la réponse ne peut être uniquement répressive. Elle doit également mobiliser les acteurs sanitaires, sociaux et éducatifs.
