Les fortes pluies enregistrées début octobre 2026 ont relancé le débat sur les causes des inondations à Dakar. Pour des spécialistes de l’hydrologie et de l’urbanisme, les précipitations extrêmes aggravent une vulnérabilité liée à l’occupation des zones inondables, au manque de planification et à l’insuffisance du contrôle de l’urbanisation.

Après les pluies du 4 octobre 2026, Dakar et sa banlieue ont de nouveau subi d’importantes inondations. Selon les données pluviométriques citées dans les analyses, les cumuls ont atteint 137,5 mm à Dakar-Yoff, 106,5 mm à Mbao, 111 mm à Keur Massar, 107 mm à Guédiawaye et 142 mm à Rufisque.

Toutefois, les spécialistes estiment que l’intensité des précipitations ne suffit pas à expliquer l’ampleur des dégâts. Ils pointent également les effets d’une urbanisation qui a progressivement réduit les capacités naturelles d’absorption et d’évacuation des eaux pluviales.

Des zones naturelles de drainage progressivement occupées

Le géographe-hydrologue El Hadji Ousmane Ndiaye identifie plusieurs facteurs qui rendent la presqu’île du Cap-Vert particulièrement vulnérable aux inondations. Il cite notamment les dépressions de la grande Niaye de Pikine, la proximité de la nappe phréatique dans certains quartiers et la présence d’anciens cours d’eau aujourd’hui temporairement asséchés.

À ces contraintes naturelles s’ajoute une urbanisation rapide. Selon l’expert, les constructions et les infrastructures ont progressivement occupé des zones d’infiltration et des voies naturelles d’écoulement des eaux.

Il évoque notamment les Parcelles Assainies, Grand Médine, Cambérène et Guédiawaye, où l’imperméabilisation des sols limite l’absorption des pluies.

Le géographe souligne également l’obstruction de certains couloirs de drainage, notamment entre la Foire, la Zone de Captage, la Cité Bellevue et la baie de Hann. Dans plusieurs secteurs de Hann Maristes, Thiaroye, Pikine et Keur Massar, le remblaiement des bas-fonds a également réduit les espaces naturels de stockage des eaux.

Par ailleurs, certaines infrastructures de transport peuvent modifier l’écoulement des eaux lorsqu’elles interrompent les voies naturelles de drainage. Ces obstacles favorisent alors l’accumulation des eaux dans les quartiers pendant les fortes précipitations.

Les sécheresses passées ont favorisé l’occupation des zones inondables

Pour El Hadji Ousmane Ndiaye, la vulnérabilité actuelle de Dakar s’explique aussi par l’évolution démographique et urbaine des dernières décennies.

Entre les années 1970 et 2000, les longues périodes de sécheresse ont contribué à l’exode rural vers la capitale. Face à la pression démographique, des populations se sont installées dans des dépressions et d’anciens lits de cours d’eau, parfois classés comme zones non aedificandi, c’est-à-dire inconstructibles.

Cette occupation a progressivement exposé davantage de logements aux risques d’inondation. Le retour de fortes précipitations met aujourd’hui en évidence les conséquences de ces choix d’aménagement.

L’expert rappelle également que des chercheurs sénégalais ont étudié depuis plusieurs années les bassins versants et les phénomènes de ruissellement dans la région de Dakar. Il cite notamment les travaux de René Ndimag Diouf, d’Honoré Dacosta et d’Halima Laaroubi, ainsi que ceux d’autres spécialistes de l’hydrologie urbaine.

Selon lui, ces recherches montrent l’importance de mesurer les volumes d’eau, les coefficients de ruissellement et l’intensité des averses pour mieux comprendre les inondations. La quantité totale de pluie ne suffit donc pas, à elle seule, à déterminer le risque : la répartition des précipitations dans le temps joue également un rôle majeur.

Le manque de planification urbaine en question

De son côté, le géographe-urbaniste Souleymane Diallo estime que les inondations révèlent les limites de la planification urbaine à Dakar.

Il souligne que les fortes pluies se superposent à plusieurs décennies d’urbanisation insuffisamment encadrée. Il met notamment en cause l’absence de documents d’urbanisme suffisamment contraignants et le manque d’application des règles relatives à l’occupation du sol.

Selon lui, les infrastructures de transport peuvent également perturber les écosystèmes naturels et le cycle de l’eau lorsqu’elles ne tiennent pas suffisamment compte des caractéristiques des bassins versants.

Pour prévenir durablement les inondations, Souleymane Diallo estime qu’il faut renforcer les documents de planification et leur application. Les autorités doivent notamment mieux encadrer l’implantation des logements, des équipements, des activités économiques et des infrastructures dans les zones exposées.

Le futur plan décennal doit intégrer l’urbanisme

Après les fortes pluies, le gouvernement a annoncé un nouveau plan décennal consacré à la gestion des inondations. Pour Souleymane Diallo, ce programme ne doit pas se limiter à la construction de canalisations et de stations de pompage.

Il recommande d’intégrer des projets urbains capables de restructurer et de rénover les quartiers vulnérables. Il préconise également des normes de construction adaptées aux risques et une meilleure maîtrise de l’occupation des sols.

L’urbaniste estime par ailleurs que l’importance de l’autoconstruction et la présence de quartiers irréguliers compliquent la prévention des inondations. Il avance que plus de 80 % des logements à Dakar seraient issus de l’autoconstruction et que 25 à 30 % de l’habitat se situerait dans des quartiers irréguliers ou informels. Ces chiffres restent à confronter aux données officielles disponibles.

Ainsi, les spécialistes appellent à associer les ouvrages de drainage à une politique cohérente d’aménagement du territoire. Pour eux, la réduction durable des inondations à Dakar passe autant par la gestion des eaux pluviales que par la protection des zones naturelles, l’application des règles d’urbanisme et une meilleure planification de la croissance urbaine.

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